Le retour d’expérience constitue depuis longtemps l’un des instruments de progrès des armées. Frères d’Armes et de Silence propose d’en approfondir encore la logique : lorsque l’expérience d’un militaire révèle des signaux faibles, des ruptures ou des dysfonctionnements, elle doit elle aussi pouvoir devenir une source d’enseignement collectif. Parce que préserver les femmes et les hommes qui servent participe directement à la cohésion, à la fidélisation et, finalement, à l’efficacité opérationnelle.
Les armées françaises possèdent une culture ancienne et exigeante du retour d’expérience — RETEX.
Après une opération, un exercice ou une situation particulière, les faits sont recueillis, analysés, confrontés et exploités afin d’identifier ce qui a fonctionné, ce qui doit être corrigé et ce qui mérite d’être diffusé.
Cette démarche n’est pas accessoire. Elle participe directement à la capacité des armées à apprendre, s’adapter et progresser.
La doctrine interarmées elle-même décrit le RETEX comme un processus destiné à améliorer la pratique opérationnelle dans toutes ses dimensions : doctrine, organisation, ressources humaines, équipements, soutien et entraînement, aux niveaux stratégique, opératif et tactique.
Sa logique repose notamment sur une remontée rigoureuse des informations du terrain, leur analyse, l’élaboration de recommandations et un dialogue entre les différents niveaux de responsabilité.
Cette culture constitue une force. Et c’est précisément parce qu’elle constitue une force que nous proposons aujourd’hui d’en pousser plus loin encore la logique.
Lorsqu’un équipement montre une défaillance récurrente, on l’étudie. Lorsqu’une procédure révèle une faiblesse, on la réexamine. Lorsqu’un exercice met en évidence une difficulté organisationnelle, on cherche à comprendre. Lorsqu’une tactique produit un résultat inattendu, on en tire des enseignements.
Cette démarche paraît naturelle parce qu’elle répond à une évidence : une organisation progresse lorsqu’elle accepte d’apprendre de ce qui s’est réellement produit.
Mais que faisons-nous avec la même constance lorsqu’un parcours humain se dégrade ? Lorsqu’un militaire multiplie les signaux d’alerte ? Lorsqu’une famille indique avoir observé une transformation brutale ? Lorsqu’un militaire quitte l’institution profondément éprouvé ? Lorsqu’un conflit professionnel se détériore pendant plusieurs mois ? Lorsqu’un accompagnement n’a pas produit les effets attendus ? Lorsqu’une succession de décisions administratives, médicales, hiérarchiques ou humaines aboutit à une rupture ? Et, plus encore, lorsqu’un drame survient ?
La question que nous posons est simple : sommes-nous certains d’extraire de chacune de ces situations tout ce qu’elle pourrait nous apprendre ?
C’est ici que notre démarche doit être parfaitement comprise.
Frères d’Armes et de Silence ne propose pas de transformer chaque difficulté individuelle en procès de l’institution. Nous ne considérons pas davantage que tout mal-être rencontré par un militaire résulte nécessairement d’un dysfonctionnement militaire.
Les réalités humaines sont infiniment plus complexes. Une souffrance peut avoir des causes personnelles, familiales, médicales, professionnelles, sociales ou résulter de plusieurs facteurs simultanément.
C’est précisément pour cette raison qu’une démarche sérieuse doit refuser aussi bien le déni que la conclusion automatique.
Le RETEX humain que nous proposons n’aurait pas vocation à répondre d’abord à cette question : « Qui est responsable ? » Il devrait commencer par une autre : « Que pouvons-nous comprendre de ce qui s’est produit ? »
Cette différence est fondamentale. Parce qu’une organisation qui cherche immédiatement des responsabilités risque de provoquer des réflexes de défense. Une organisation qui cherche d’abord des enseignements se donne davantage de chances de progresser.
Il existe parfois une tentation de séparer deux univers : d’un côté, l’opérationnel ; de l’autre, la condition humaine. Cette séparation nous paraît artificielle.
Un militaire n’abandonne pas sa fatigue, ses inquiétudes, ses difficultés familiales, sa santé ou son état psychologique lorsqu’il franchit la porte de son unité. De la même manière, les contraintes particulières de son métier ne disparaissent pas lorsqu’il rentre chez lui.
La condition militaire recouvre précisément les obligations et sujétions propres à l’état militaire, mais également les dimensions susceptibles d’avoir une influence sur le moral, les conditions de vie, l’environnement professionnel, le soutien aux malades, aux blessés et aux familles. Le Haut Comité d’évaluation de la condition militaire le rappelle dans la définition même de son champ d’analyse.
Cela signifie que l’humain n’est pas extérieur à l’efficacité militaire. Il en constitue l’une des conditions.
La préparation opérationnelle dépend des matériels, de la doctrine et de l’entraînement. Mais elle dépend également de femmes et d’hommes capables de tenir dans la durée. Des personnels qui comprennent leur mission. Qui ont confiance dans leur environnement. Qui savent qu’ils peuvent signaler une difficulté. Qui connaissent les interlocuteurs auxquels s’adresser. Qui ont la certitude qu’une alerte sérieuse sera examinée. Et qui savent également que leur famille ne sera pas abandonnée lorsqu’une difficulté survient.
Cette articulation entre santé humaine et capacité militaire n’est d’ailleurs pas une construction associative.
Le Service de santé des armées rappelle que le soutien psychologique poursuit notamment un objectif de préservation de la santé et de maintien ou de récupération du potentiel opérationnel des unités. Les publications récentes du SSA insistent également sur l’importance de détecter précocement les premiers signes de détresse après l’exposition à un événement potentiellement traumatique.
En juin 2025, une responsable de psychiatrie militaire rappelait encore qu’ignorer le fait psychique pouvait en majorer les conséquences non seulement pour la personne concernée, mais aussi pour le groupe et la mission.
Voilà précisément le lien que nous souhaitons mettre en évidence : protéger l’humain et préserver la capacité opérationnelle ne sont pas deux objectifs concurrents. Ils peuvent être deux dimensions d’une même politique.
Nous proposons donc de développer une approche que nous appelons : le RETEX humain.
Il ne s’agit pas nécessairement de créer une nouvelle administration. Il ne s’agit pas davantage d’ajouter systématiquement une procédure lourde à celles qui existent déjà. Il s’agit d’abord d’introduire une méthode et un réflexe.
Lorsqu’une situation humaine significative survient, notamment lorsqu’elle révèle plusieurs alertes successives, une rupture grave de parcours ou un événement particulièrement sérieux, nous devrions pouvoir nous demander :
Voilà le RETEX humain. Non pas juger après coup avec la facilité que procure la connaissance de l’issue. Mais comprendre après coup pour mieux agir avant la prochaine fois.
C’est probablement l’un des enjeux centraux.
Une situation grave est rarement précédée d’un signal unique parfaitement identifiable. Il peut exister au contraire une accumulation de faits qui, observés séparément, paraissent parfois insuffisamment significatifs :
Aucun de ces éléments ne permet, à lui seul, de conclure. Et il serait dangereux de prétendre le contraire. Mais la question devient différente lorsqu’ils s’accumulent.
Le défi organisationnel consiste alors à pouvoir relier les points sans porter atteinte aux droits, au secret médical ou à la confidentialité nécessaire à certaines fonctions.
Le RETEX humain pourrait précisément permettre d’étudier, après une situation significative et dans un cadre juridiquement sécurisé, si certains signaux avaient existé et si leur combinaison pouvait fournir un enseignement pour l’avenir.
Lorsqu’un événement particulièrement grave survient, plusieurs lectures sont possibles.
La première consiste à considérer qu’il s’agit d’un événement singulier, exceptionnel et impossible à reproduire. Cette hypothèse peut parfois être exacte. Mais elle ne doit jamais devenir automatique.
Car si plusieurs situations différentes font apparaître des mécanismes similaires, nous ne sommes plus seulement en présence d’histoires individuelles. Nous disposons peut-être d’un signal organisationnel.
C’est précisément l’une des fonctions du retour d’expérience : dépasser l’événement pour identifier ce qu’il révèle.
Notre association reçoit des parcours différents. Nous nous interdisons d’en tirer des généralisations abusives. Mais lorsque des motifs comparables réapparaissent, notre responsabilité associative consiste également à les observer, à les documenter et à les porter au dialogue.
Le témoignage devient alors plus qu’un récit. Il devient une donnée d’expérience.
Nous souhaitons également attirer l’attention sur un acteur encore trop souvent considéré comme périphérique : la famille.
Les proches peuvent être les premiers témoins d’un changement. Ils observent parfois ce que l’institution ne peut pas observer. Ils connaissent le comportement habituel de la personne. Ils peuvent identifier une rupture dans ses habitudes, son sommeil, son discours, ses relations ou sa manière de se projeter.
Cela ne signifie évidemment pas que la famille doit se substituer au commandement ou aux professionnels de santé. Mais son expérience ne doit pas être considérée comme dépourvue d’intérêt.
Le HCECM inscrit d’ailleurs explicitement les familles dans le périmètre de la condition militaire et insiste régulièrement sur leur importance dans la soutenabilité de l’engagement.
Le principe pourrait donc être simple :
Lorsque la situation le justifie et que les règles de confidentialité le permettent, entendre également ceux qui ont vu le militaire vivre la situation de l’extérieur.
C’est essentiel. Un retour d’expérience ne doit jamais devenir exclusivement un catalogue de défaillances. Il doit également permettre d’identifier les bonnes pratiques :
Ces réussites doivent être étudiées, comprises et diffusées. Parce que le progrès ne consiste pas seulement à corriger les erreurs. Il consiste aussi à identifier ce qui protège pour pouvoir le reproduire.
Frères d’Armes et de Silence propose que la réflexion puisse progressivement s’organiser autour de sept principes :
Permettre l’expression des personnes concernées et conserver les éléments nécessaires à la compréhension des faits.
Ne jamais construire l’analyse sur une seule perception lorsqu’il est possible de confronter plusieurs sources.
Tenir compte de la singularité militaire, de l’environnement opérationnel, du contexte professionnel, médical, familial et personnel.
Ne rechercher ni automatiquement une faute institutionnelle, ni automatiquement une responsabilité individuelle.
Chercher autant ce qui aurait pu fonctionner différemment que ce qui a effectivement protégé la personne.
Un RETEX qui ne produit aucun enseignement exploitable perd une grande partie de son intérêt.
Une recommandation n’a de valeur que si l’on sait ensuite si elle a été appliquée et si elle produit les effets recherchés.
Cette précision nous paraît indispensable.
Il existe déjà des procédures disciplinaires, administratives, médicales ou judiciaires. Elles poursuivent leurs propres finalités et doivent demeurer pleinement respectées.
Le RETEX humain aurait une autre fonction : apprendre. Il ne devrait ni déterminer une culpabilité pénale, ni contourner le secret médical, ni remplacer une enquête administrative, ni se substituer aux compétences du commandement. Il serait un outil de prévention et d’amélioration.
Cette distinction est fondamentale si nous voulons qu’une telle démarche puisse être acceptée, utilisée et partagée.
Une autre condition est nécessaire : la confiance.
Un système de RETEX fonctionne uniquement si l’information remonte. Si chacun craint que reconnaître une difficulté soit automatiquement interprété comme un aveu de faiblesse ou une faute, les informations resteront partielles.
Cela vaut pour le militaire qui souffre. Mais cela vaut aussi pour le cadre qui constate qu’une procédure n’a pas fonctionné comme prévu, pour le médecin qui identifie une problématique organisationnelle, pour le camarade qui hésite à signaler une inquiétude, et pour la famille qui ne sait pas vers qui se tourner.
Créer une culture du RETEX humain suppose donc de distinguer clairement :
Ces trois démarches ne sont pas nécessairement identiques.
Il serait injuste de laisser penser que rien n’existe.
Les armées disposent de mécanismes de concertation, de rapports sur le moral, de structures médicales et psychologiques, de dispositifs d’accompagnement, d’acteurs sociaux, de cellules spécialisées, d’inspections et d’une culture particulièrement développée du retour d’expérience.
Le Haut Comité d’évaluation de la condition militaire produit lui-même des analyses indépendantes sur l’ensemble des facteurs susceptibles d’affecter la condition militaire. En 2025, dans ses perspectives à l’horizon 2035, il soulignait encore la nécessité de maintenir dans la durée un équilibre cohérent entre les sujétions propres à l’état militaire et les compensations nécessaires à l’engagement des forces.
Notre proposition ne consiste donc pas à effacer l’existant. Elle consiste à relier davantage ces capacités autour de l’expérience humaine. Autrement dit : ne pas créer nécessairement davantage d’outils, mais peut-être mieux faire dialoguer ceux qui existent.
Le RETEX humain ne peut pas appartenir à un seul métier. Selon les situations, il pourrait mobiliser :
La pluralité des regards est une force. Elle évite qu’une même situation soit observée exclusivement à travers un prisme administratif, médical, hiérarchique ou familial.
Notre association ne prétend pas posséder seule les réponses. Elle ne le souhaite pas. Notre place est différente :
C’est dans cette logique que nous souhaitons travailler avec les institutions militaires, le Service de santé des armées, les cadres, les organismes de concertation, les chercheurs, les parlementaires, les associations, les familles et toutes celles et ceux qui partagent une même ambition : renforcer nos armées en prenant soin des femmes et des hommes qui les font vivre.
Être militaire n’est pas exercer un métier ordinaire. La Nation exige de ses militaires une disponibilité, une discipline, une mobilité et, dans certaines circonstances, une capacité à mettre leur propre vie en danger.
Cette singularité fonde la grandeur de l’engagement militaire. Mais elle entraîne une conséquence : plus l’exigence imposée est forte, plus notre capacité collective à comprendre les effets humains de cette exigence doit être ambitieuse.
Il n’y a aucune contradiction entre autorité et protection. Aucune contradiction entre discipline et écoute. Aucune contradiction entre exigence et prévention. Aucune contradiction entre force morale et reconnaissance de la vulnérabilité.
Au contraire. Une armée capable de regarder lucidement ses fragilités est une armée qui se donne les moyens de devenir plus forte.
Notre conviction est finalement très simple. Lorsqu’une situation humaine révèle quelque chose, nous devons essayer de ne pas perdre cet enseignement.
Non pour reconstruire artificiellement le passé. Non pour prétendre que tout pourrait être évité. Non pour désigner systématiquement des coupables. Mais parce qu’une institution qui accepte d’apprendre de l’expérience de ses femmes et de ses hommes transforme une épreuve individuelle en possibilité de progrès collectif.
Nos armées ont développé une remarquable capacité à apprendre du terrain. Nous proposons simplement d’aller jusqu’au bout de cette logique.
Le terrain, ce sont les opérations. Le terrain, ce sont les exercices. Le terrain, ce sont les équipements. Mais le terrain, ce sont aussi les femmes et les hommes qui servent.
Leur expérience. Leurs difficultés. Leurs réussites. Leurs alertes. Leurs familles. Leurs parcours. Leurs blessures visibles ou invisibles. Et parfois leurs silences.
C’est pourquoi Frères d’Armes et de Silence porte aujourd’hui cette proposition : « Le retour d’expérience humain peut devenir l’un des instruments d’une prévention moderne, exigeante et durable. »
Il ne s’agit pas de fragiliser l’institution. Il s’agit de lui donner une capacité supplémentaire à apprendre. Parce que prendre soin de celles et ceux qui servent n’est pas seulement un devoir humain : c’est aussi une condition de la cohésion, de la fidélisation, des forces morales et de l’efficacité opérationnelle.
Le retour d’expérience humain est le chaînon manquant pour bâtir une prévention moderne, exigeante et durable.
Frères d'Armes et de Silence est une structure d'écoute et d'accompagnement associatif. Nous ne nous substituons pas aux services d'urgence médicale. En France, le numéro national de prévention du suicide est accessible 24h/24 et 7j/7.
« Pour que servir ne signifie jamais souffrir en silence. »
Association nationale française d'écoute, d'accompagnement, de recueil de témoignages et de dialogue pour l'amélioration continue de la condition humaine des militaires, de leurs familles et de leurs proches.
Association régie par la loi du 1er juillet 1901.